IV. Les « Maîtres » de René Guénon – La consécration gnostique

Cette quatrième partie est tirée du chapitre Les « Maîtres » de René Guénon, extrait de l’ouvrage Ésotérisme et christianisme autour de René Guénon que nous avons choisi de présenter en sept articles. Cette thèse soutenue en 1981 par Marie-France James, docteur ès lettres, rassemble tant d’informations qu’il nous a paru utile de les schématiser.

En 1890, après s’être cru investi par l’« éon » Jésus, Jules Doinel, bien connu des milieux gnostico-occultistes de l’époque groupés autour d’une adepte renommée de la Société théosophique, Lady Caithness, duchesse de Pomar, avait pris l’initiative de réanimer le mouvement gnostique. Marqué du sceau épiscopal 38 d’une part par un évêque régulier de l’Église catholique d’Utrecht et, d’autre part, par trois évêques cathares, et archiviste du Loiret, membre du Conseil de l’ordre du Grand Orient de France « que possédait avant tout une haine solide du catholicisme » 39, s’était établi patriarche de l’Église gnostique sous le nom de Valentin II. Désireux de restituer l’antique gnose et de voir resurgir un groupement de « Parfaits », il consacra à son tour un certain nombre d’évêques issus de son proche entourage, tels Papus, Sédir, Barlet, Jounet etc. Parmi eux, figurait Léonce Fabre des Essarts, historien de l’ésotérisme et poète symboliste, sacré évêque sous le nom de Synésius et qui succéda à Doinel à la tête du mouvement en 1902.

À la suite d’un schisme survenu en 1906, Jean Bricaud, qui avait déjà été consacré par Papus, s’intitule patriarche, sous le nom de Jean II, de ce qu’il dénommera l’Église catholique gnostique, d’inspiration plus proprement occidentale, tandis que le patriarche Synésius, secondé par Albert de Pouvourville (l’évêque Simon) et Léon Champrenaud (l’évêque Théophane), adopte le dénominatif d’Église gnostique de France, d’inspiration plus proprement orientale, et qui ne tardera pas à s’intituler Église gnostique universelle. Les enseignements secrets de la gnôse (1907) publié sous la signature gnostique Simon-Théophane prenait à partie les Pères de l’Église « accusés d’avoir dénaturé et torturé de mille façons les enseignements qu’ils avaient reçus » et honoré de l’imprimatur de Synésius 40, situe fort bien l’orientation syncrétiste de cette dernière chapelle.

René Guénon face au schisme des Églises gnostiques
René Guénon face au schisme des Églises gnostiques

À l’occasion du Congrès spiritualiste et maçonnique de juin 1908, Guénon est introduit auprès du patriarche Synésius. Il demande alors à être admis dans son obédience. Ainsi dès 1909 41, il est à son tour consacré évêque d’Alexandrie sous le nom de Palingenius, l’équivalent en grec de son prénom René : « qui renaît. » Au lendemain de sa conversion à Lourdes, l’ancien gnostique et ami de Guénon, Pierre Germain, rapportera plaisamment : « Ils étaient presque tous évêques — aux réunions, il n’y avait qu’une vieille dame et moi pour représenter les simples fidèles » 42.

Néanmoins, cette affiliation gnostique permettra à Guénon de livrer une ébauche de son œuvre dans les colonnes de La Gnose, créée sur l’initiative de Fabre des Essarts, pour faire pendant au Réveil gnostique de Jean Bricaud. S’il est vrai que Guénon, pour des motifs de tactique et de vocation personnelle, marqua assez rapidement ses distances par rapport au groupement placé sous la direction de Fabre des Essarts, il n’en demeure pas moins qu’il continua à évoluer dans une ligne qui peut se réclamer à juste titre de l’hyper-gnose prônée par l’Église gnostique universelle de Synésius.

René Guénon dans l’hyper-gnose synésienne
René Guénon dans l’hyper-gnose synésienne

Marie-France JAMES

Troisième partie : l’influence extrême-orientale | Cinquième partie : l’empreinte soufie (à venir)

38 – Renseignement fourni par M. Robert Amadou qui le tient lui-même de Augustin Chaboseau.

39 – Maurice-Denis Boulet, N., « L’ésotériste René Guénon. Souvenirs et jugements », La Pensée catholique, 1962, n° 77, p. 21.

— Id., « Mes souvenirs et revenus au catholicisme en 1895 » (cf. Simon), La République du Centre, 11 août 1934 et orléanais sur Jules Doinel ; La République du Centre, 11 août 1934 et 30 août 1961 ; Armilious (note de), La Rédaction, Un converti de la première heure : l’abbé de Besançon, R.I.S.S., janv.-juin 1913, p. 839 sqq., l’authenticité de la conversion de Doinel demeure, encore aujourd’hui, contestée dans les milieux maçonico-occultistes.

40 – Rappelons quelques extraits de sa préface : « Vous avez, mes très chers et très vaillants collaborateurs (…) retrempé notre chère Gnose aux sources orientales, qui sont sa véritable origine, et vous avez complété Valentin par Wen-Wang et commenté les divins enseignements du Tau par les enseignements secrets du Tao. (…) Il est digne, juste et salutaire, au moment où s’accomplit cette agonie des dogmes, pâle et pleine d’infinie tristesse, dont parle Anatole France, où dans la poussière du chemin, l’échafaudage vermoulu des doctrines dualistes et des religions jéhovistes, où l’athéisme entasse sur leurs ruines sa sinistre désolation plus affreuse encore que leur fausse théologie, il est digne, juste et salutaire, de crier une fois de plus que une tradition qui ne saurait mourir, à qui elles ont tout pris, mais qui ont vécu jusqu’à présent en empruntant leurs éléments à cette tradition s’appelle la Sainte Gnose. »

41 – À la même époque, Guénon, entouré de Léonce Fabre des Essarts et de Mathilde Fabre des Essarts, Marie Chauvel de Chauvignie, Labbé, et Masson-Oursel suit, à l’École Pratique des Hautes Études, les cours de Mgr Lucien-Léon Lacroix consacrés au « Catholicisme pendant la Révolution ».

42 – Maurice-Denis Boulet, N., op. cit., p. 21, n. 3.

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