Si vous pensez que l’adage « le mieux est l’ennemi du bien » s’applique seulement aux chantres du progressisme, suivez les zigzags pour voir les dégâts du « traditionalisme ».

C’est ainsi qu’Étienne Couvert, envolé Samedi Saint, définissait la gnose. Ce professeur de lettres classiques a été l’auteur de six livres portant sur la gnose et le fondateur, avec Jean Vaquié et Paul Reynal, de la Société Augustin Barruel. Cette société, active de 1978 à 1994, s’était engagée dans une entreprise courageuse pour, au travers de ses vingt-sept cahiers, mettre en lumière la pernicieuse infiltration de la révolution dans le christianisme.
Gnosticisme
Ce professeur de lettres classiques a été l’auteur de six livres portant dessus et le fondateur, avec Jean Vaquié et Paul Reynal, de la Société Augustin Barruel. Cette société, active de 1978 à 1994, s’était engagée dans une entreprise courageuse pour, au travers de ses vingt-sept cahiers, mettre en lumière la pernicieuse infiltration de la révolution dans le christianisme.
Si pour Couvert, le mot gnose couvre les trois premiers siècles de notre ère tel le terme gnosticisme, son propos s’étend en réalité bien au-delà de cette période. Selon lui en effet, la gnose infuse autant les œuvres séculaires que contemporaines.
Ainsi, tout antagonisme avec la gnose anté-chrétienne de Jean-Claude Lozac’hmeur – qui la dénonce dès les Anciens mystères – semble davantage relever d’une question de perspective ou de sémantique que d’une divergence fondamentale, à tel point que Couvert a intitulé son deuxième ouvrage La Gnose contre la Foi (1989). Ceci nous ramène inexorablement à l’Éden et à la promesse du serpent pour déifier l’homme via cette connaissance et dont les « classiques » de la littérature regorgent.
De Pierre de Ronsard à Maurice Barrès en passant par Victor Hugo, tous les écrivains ou presque en seraient contaminés, pour le professeur qui la dénichait dans chaque paragraphe. Trop pour certains. À ceux-là Couvert répondait que le catholicisme de ces auteurs avait été étiolé voire perverti, ou qu’ils étaient imprégnés de l’esprit gnostique malgré eux.
Nous avons aussi rencontré des lecteurs qui nous ont tenu ce langage : « Depuis que j’ai lu vos livres, je vois la gnose partout ». Précisons bien : partout où elle est. Mais auparavant, vous ne la voyiez nulle part, et elle était bien présente. Vous étiez donc un gnostique sans le savoir, puisque les idées gnostiques vous paraissaient normales. Comment expliquez-vous cela ?
« Vous donnez des exemples nombreux qui aident à comprendre, parce que la gnose en soi, c’est vraiment ardu et difficile ». « Donner des exemples ! ». Voilà le rôle essentiel du maître qui enseigne. Lorsqu’il énonce une règle (de grammaire, par exemple) la formule abstraite, même apprise par cœur, n’illumine pas d’emblée l’intelligence. Il faut l’appliquer à plusieurs cas concrets, variés, imagés qui accrochent l’esprit et aident à comprendre.
Voici la définition du Petit Robert : « Éclectisme philosophique prétendant à concilier toutes les religions et à en expliquer le sens profond par une connaissance ésotérique des choses divines communicables par tradition et par initiation ». Cette définition n’est point fausse. Elle est tout simplement vide de sens et stérile pour celui qui ignore tout de la gnose. Elle ne lui apprend rien. Quel « sens profond » ? Quelle « connaissance » ? Quelles « choses divines » ? Le dictionnaire ne répond pas. On ne peut faire l’économie de l’étude approfondie et de la réflexion prolongée pour comprendre la gnose.
Étienne Couvert – Visages et masques de la gnose
Un cœur simple
Là était le talent de Couvert : une pédagogie simple et imagée pour rendre compte de choses plutôt abstraites et « élitaires ». C’est sans doute pourquoi, des trois mousquetaires de Gnôsis (2022), c’est ce Little big man de 95 ans peu loquace qui a, de mon point de vue, le plus marqué les « jeunes générations » le découvrant.
Little Big Man
Couvert se traduit d’abord par son style aussi concis que tranchant à l’instar de ses ouvrages dénués de note de bas de page sans être exempt de références – ceux qui sont allés chez lui peuvent témoigner de l’épaisseur de ses dossiers et recherches. Sa logique ensuite, rappelle tantôt l’impossibilité d’être à la fois catholique et platonicien. Son courage enfin, car il fut l’un des rares à avoir été ouvertement sur des thèses inédites, telle celle du bouddhisme postérieur au christianisme.
Le mobile de cette inversion chronologique pour l’auteur ? Élémentaire ! Faire du Christ un avatar, un résidu du Bouddha (illuminé sous un arbre, comprendre celui de la Connaissance) pour coller au narratif maçonnique acté par les travaux de l’anticlérical Eugène Burnouf dont la remise en cause est interdite. De quoi faciliter la tâche à ses détracteurs dérangés sur d’autres points qui décrivent Couvert comme propagateur d’idées fausses idées ou un obsédé de la gnose.
Pourtant, si l’examen approfondi de ces thèses clive, d’éminentes personnalités la partagent pour écarter l’accusation ad hominem faisant de Couvert un farfelu ou un faussaire. Citons par exemple Charles-Henri Puech qui occupa la chaire d’Histoire de France durant vingt ans et qui a aussi développé dans Le Bouddhisme (1952) les similitudes entre les concepts bouddhistes et les idées gnostiques. Mais aussi Gustave Le Bon, dépêché en Inde par le ministère de l’Instruction publique pour conclure dans son rapport de 1887 que le bouddhisme n’avait pas pu naître dans ce pays et s’y développer.
La paille et l’acacia
C’est pourquoi il est aussi pertinent de regarder quels sont ses principaux détracteurs. Pour cela, prenons le cas du livre La Paille et le sycomore (2005) auquel renvoie notre inénarrable Christian Bouchet alias Frater Marcion dans ce tweet du 4 avril 2024 en trois parties :
J’apprends le décès d’Étienne Couvert. Peu d’hommes auront autant que lui, sur les marges de la droite nationale, répandu d’idées fausses…
Il parla avec assurance de choses dont il ignorait tout et pour lesquelles il n’avait aucune qualification. Il affirma ainsi, jusqu’à la toute fin de sa vie, que le bouddhisme n’était pas apparu en Inde avant notre ère mais bien plus tardivement comme une hérésie du christianisme.
Il fut un des principaux protagonistes du délirant « complot gnostique ». Son influence négative au sein du traditionalisme catholique fut telle, durant un temps, que la FSSPX dut confier à des prêtres érudits un débunkage de ses thèses (voir le livre La paille et le sycomore).
Tweet qu’il s’agit de compléter par celui-ci daté du 21 juillet 2023, aussi en deux parties :
Puisque je parle de l’aliéné Hillard dans un post précédent, il n’est pas inutile de présenter un de ses prédécesseurs, le co-inventeur du « complot gnostique » : Étienne Couvert. 1/2
Notre homme, qui n’a aucune qualification en histoire des religions nous explique que le Bouddhisme est un schisme gnostique du christianisme, et quand des prêtres tradis soulignent ses erreurs, il les accuse d’être satanistes et liés à la Nouvelle Droite ! 2/2
Car avant d’entrer dans le vif, le contexte favorise la compréhension. Le dernier tweet de Bouchet intégrant des captures d’écran de l’entretien d’Etienne Couvert en 2021 sur Noaches démontre que s’il y a plusieurs chapitres que des décennies séparent, il n’y a au fond qu’une seule histoire.
En effet, rappelons que l’expression « complot gnostique » est fallacieusement attribuée par Nicolas Massol à Pierre Hillard (et sa harka) dans Libération le 8 août 2023. Ce que ce dernier confirme dans son droit de réponse envoyé le 5 septembre 2023 et que le journal n’a jamais publié :
À propos du « complot gnostique », expression qui n’est pas la mienne mais celle de l’éditeur Christian Bouchet, vous évoquez mon prétendu antisémitisme compulsif qui n’est pas car étant catholique je le condamne tout comme la Tradition de l’Église d’ailleurs.
En effet, si ni Pierre Hillard ni Noaches n’ont jamais utilisé cette locution, nous la retrouvons néanmoins également sur le site Ars Magna de Christian Bouchet présentant sa brochure Aleister Crowley, un révolutionnaire-conservateur inconnu publiée en juillet 2023 :
Est-il possible d’être à la fois un ésotériste, voire pratiquant de l’occultisme ou de la kabbale, et d’appartenir au mouvement national ? Pour un certain nombre de plumitifs contemporains, la réponse est négative et nos modernes Torquemada traquent tous ceux des nôtres que l’on peut, d’une manière ou d’une autre, soupçonner d’appartenir à un hypothétique complot gnostique (à moins qu’il ne fût frankiste ou marcioniste…).
Ceci éclaire d’une part l’origine du papier de Libération – même si la réputation de Bouchet pour « rencarder la presse » le précédait mais aussi la tournure d’esprit acharnée de Bouchet envers Couvert, au point de signifier ce passif en plein deuil !
Revenons maintenant à La Paille et le sycomore, recommandé par Bouchet et qui aurait été, selon lui, commandé par la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X ! Si ce livre a bien été écrit par l’abbé Célier et publié en 2004 aux Éditions Servir de l’abbé Tanoüarn, à sa sortie de nombreux fidèles se sont posés la question de la finalité de la démarche. « Servir qui » est la mienne.
Car à la lecture de ce pamphlet, les interprétations des magistères sont pour le moins téméraires voire contre-nature. Ils retournent notamment l’accusation et défendent certains épigones contemporains qu’ils ne citent pas mais qui se revendiquent pourtant – entre autres – de Marcion ou d’Origène (le néoplatonicien), eux-mêmes condamnés.
De plus, si le propos était si apologétique, pourquoi l’abbé Célier a-t-il écrit cette « bulle » sous pseudonyme ? D’autant plus que Paul Sernine est l’anagramme d’Arsène Lupin !
La paille ou la poutre
Clin d’oeil d’autant plus problématique lorsqu’on sait que le personnage de Maurice Blanc et l’essai Arsène lupin – Supérieur inconnu de Patrick Ferté (aussi paru en 2004) ont fasciné des adeptes de catharisme, de rosicrucianisme et d’eurasisme, les admirateurs de Jean Parvulesco1 et d’Alexandre Douguine2 et autres membres des cercles néo-païens énumérés dans l’introduction. Ceux-ci insinuent que la Société Barruel voyait à tort de la gnose dans ces derniers alors qu’aucun magistère n’a jamais cité ni le GRECE ni la Nouvelle droite !
La « gnose » des Cahiers Barruel représente donc un courant d’idées, une hérésie, une mentalité, qui semble traverser et transcender l’histoire. Les sabelliens, les ariens, Joachim de Flore, Dante, Maître Eckart, l’humanisme de la Renaissance, le romantisme, la Kabbale, Fénelon, Spinoza, l’islam, Pythagore, Hegel, Léonard de Vinci, le New Age, Durer, Pic de la Mirandole, Bergson, Socin, Luther, Chateaubriand, Platon et le néo-platonisme, le cardinal Bessarion, le poème de « La quête du Graal », le GRECE et la « Nouvelle Droite », Ronsard et du Bellay, le brahmanisme et le bouddhisme, le manichéisme, Blanc de Saint-Bonnet, Clément d’Alexandrie, Ozanam, saint Denys l’Aréopagite, la franc-maçonnerie, la théosophie et l’anthroposophie, la psychanalyse, le marxisme, saint Thomas More, Descartes, les Esséniens, Joseph de Maistre et Origène [NDA : le philosophe néoplatonicien et païen, disciple de Plotin], de Bonald, Guénon, le surréalisme, Borella et tutti quanti se rattachent à la « gnose » et en sont les manifestations à travers l’histoire.
Paul Sernine – La Paille et le sycomore
On notera toutefois la vertu de prudence des abbés pour ne pas accoler cette liste de noms gnostiques avec l’interprétation du silence du Magistère de l’Église pour les blanchir.
Or, si le Magistère de l’Église a bien condamné, dans les premiers siècles, la gnose historique, celle de Marcion ou de Valentin, en revanche il n’a jamais utilisé le mot « gnose » au sens où l’entendent les Cahiers Barruel, ni n’a dénoncé (au besoin sous un nom différent) une erreur maîtresse traversant les siècles en causant, en rassemblant et en expliquant toutes les erreurs de l’histoire de l’humanité (sens que donnent au mot « gnose » les Cahiers Barruel).
Les condamnations de la gnose historique par le Magistère sont claires et faciles à trouver, bien que se concentrant principalement, bien sûr, dans les premiers siècles, lorsque sévissait cette gnose historique.
Ouvrons l’index de l’Enchiridion de Denzinger : le mot « gnosis » n’y figure pas. Le mot « gnostici » y figure deux fois, d’une part pour le concile de Braga en 561, condamnant un certain nombre d’hérétiques, dont les fauteurs de la gnose historique, d’autre part pour une réponse de la Commission biblique en 1913, parlant des fauteurs de la gnose historique à propos de l’authenticité des épîtres de saint Paul.
Paul Sernine – La Paille et le sycomore
Si cette démarche pointilleuse s’en tient aux premiers siècles du gnosticisme pour relaxer en creux toutes autres contingences de la gnose, allons plus loin dans l’absurdité de la démonstration : quel magistère condamne le serpent de la Genèse la promettant ?
Si ce sont les hérésies qui ont été dénoncées par l’Église, pour expliciter des principes à partir de cas, tout esprit sain sait que l’Église ne peut examiner toutes les œuvres les mettant en avant. Là est l’arnaque de La Paille et le sycomore en faisant l’absence de condamnation de la part du Magistère une relaxe !
Ainsi, si René Guénon a été sujet à des critiques de la part de certains représentants ecclésiastiques en raison de ses idées et de sa conversion à l’islam (conversion étant impropre, un Rose-Croix prenant la tunique et la religion du pays mais c’est un autre sujet), il n’a jamais été officiellement condamné par l’Église catholique.
Sachant que Guénon est probablement considéré comme le plus grand néognostique, il y a donc quelque chose de pourri à la démarche des abbés Célier et Tanoüarn !
On rejoint l’esprit manichéen en assurant que le mal, sous forme de « gnose », serait comme éternel, indestructible et tout-puissant. On en arrive donc logiquement aux déclarations suivantes, parues dans une revue amie des Cahiers Barruel : « « Ne nous impliquons dans aucun groupe, dans aucun combat. Il n’y a plus rien à défendre, à sauver. Lire et méditer La bataille préliminaire de Jean Vaquié. » Disons-le tout net, un tel état d’esprit est profondément anticatholique. Hélas ! à notre avis, il est en même temps une conséquence directe et tragique des principes « baruelliens ».
Paul Sernine – La Paille et le sycomore
Précisions utiles : si Jean Borella et René Guénon sont défendus dans La Paille et le sycomore face aux accusations de Jean Vaquié et Etienne Couvert, il faut savoir que l’abbé Tanoüarn est friand et promoteur de Borella, embrouillant la gnose de complexité pour maintenir les apparences de compatibilité avec le christianisme, et de Guénon, qui a détourné de nombreux catholique en remplaçant le terme gnose par celui de métaphysique.
Enfin, pour prendre la dimension de ce marigot catholique il convient d’ajouter les amitiés de l’abbé Tanouärn publiquement affichées avec l’antichrétien Alain de Benoist et le tristement célèbre Gabriel Matzneff.
Du beau monde selon le « dissident » Christian Bouchet qui, après avoir été rejoint en mars par son « complice » Jean-Yves Camus3 dans la défense4 des Loubavitch5, a vu aussi celui-ci adouber ses propos suite au décès d’Étienne Couvert. Un thème et des variations donc.
Les Cahiers de la SAB étaient un sommet d’élucubrations. Qui est l’héritier intellectuel du tandem Vaquié/Couvert?
Difficile de répondre mais à l’heure où les masques de la dissidence gnostique tombent et du nombre croissant de déçus se réveillant, la Gnose apparaît comme la Source primordiale de nos maux.
Il y a une clé… et c’est la « gnose ». 6
Étienne Couvert – La Gnose contre la foi
Ce que j’ai compris grâce à ce grand Monsieur, merci à lui.
Gregor Ovitch
1 – Tel Laurent James, et dont Bouchet l’éditeur et l’ami depuis trente ans de Douguine, n’est pas loin non plus.
2 – Pour les autres, rendez-vous que cet article n’a pas pour objet de développer, voir Bouchet double 2 sur la chaîne Odyssee de Noaches.
3 – Spécialiste de l’extrême-droite depuis 40 ans et codirecteur de l’Observatoire des radicalités politiques où l’on retrouve entre autres Rudy Reichstadt.
4 – Chose étrange pour cet « antisioniste » carabiné et « catholique » traditionaliste, l’antichristianisme, le noachisme et le sabbataïsme chez les Loubavitch ne pouvant lui avoir échappé.
5 – Cf. « Loubavitch reptiliens » dans Charlie Hebdo du 13 mars 2024.
6 – Cf. La gnose contre la foi – Étienne Couvert. Extrait tiré de la page 16 commenté dans La Paille et le sycomore. « La notion de « gnose » proposée par les Cahiers Barruel n’est pas la gnose historiquement déterminée des premiers siècles, laquelle n’en est qu’une simple partie. Il s’agit, au contraire, d’une notion englobante qui recouvre toutes les erreurs parues dans l’histoire de l’humanité, ou à paraître. En toute erreur, nous dit en effet Monsieur Couvert, « il y a une clé… et c’est la « gnose » ».
Grand merci sincère, pour ce bel article qui me pousse à réécouter les audios disponibles d’Étienne Couvert, si éclairant sur nos chemins souvent trop sombres. Merci encore.
Jean Marc
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