II.2 Sur René Guénon et la Maçonnerie – La France Antimaçonnique

Guénon est aussi adulé dans les milieux maçonniques, que soufis mais aussi identitaires, ce qui n’est pas forcément bon signe. Et pour cause, voici la dernière partie du second article de Karl Van der Eyken paru en juillet 2019 dans L’Héritage.

screenshot-iapsop.com-2020.05.31-12_10_04En 1887, Léo Taxil fonda la revue La France chrétienne, devenue en 1910 La France chrétienne antimaçonnique, puis renommée en 1911 La France antimaçonnique. En 1895, Taxil délègue la direction de cette revue à Clarin de la Rive 1 et lui remet un dossier confidentiel désigné « Le Chartier ».

1200px-Les_Mystères_de_la_franc-maçonnerie_dévoilés_par_Léo_TaxilJ’ouvre une petite parenthèse pour une présentation du contexte de cet épisode de la vie de Guénon. L’affaire Taxil est une histoire à part entière ; en quelques mots : Taxil était déjà indocile très jeune (maison de correction), puis révolutionnaire et imposteur avec une condamnation de huit ans de prison. Il était initié franc-maçon au Grand Orient de France sans, pour autant, y être trop « attaché ». Son œuvre étant très vaste, son livre Le Fils du Jésuite (1879) s’offre même une introduction de Garibaldi ! Taxil avait utilisé les réseaux de publications du juif Eugène Mayer, financier et grand patron de la presse française, pour la diffusion de ses « torchons » au niveau national contre l’Église. Ayant écrit tout et n’importe quoi contre l’Église, il se « retourna » devenant ainsi un « défenseur » de l’Église à l’égard de la Franc-Maçonnerie. L’Église avait non seulement payé ses lourdes dettes, mais lui avait aussi accordé une « pension » sous forme d’un emploi à la librairie Saint-Paul. En dépit de tout cela, Taxil non fiable, n’en était pas encore parvenu à sa dernière conversion…

À Toulouse il fréquenta l’Institut d’Études Cabalistiques fondé par Le Chartier (né Louis-Julien-Marie Lechartier) dans lequel étaient aussi présents, entre autres, Henri Guillebert des Essars 2 et Jules Doinel (déjà cité). Le Chartier ayant mené une vie relativement obscure, avait dirigé quelque temps l’organe naundorffiste, La légitimité. Fait digne d’être souligné : au lendemain de la mort de Le Chartier, sa bibliothèque et tous ses dossiers furent hâtivement achetés, à l’insu de ses amis, par quelques inconnus dont nul ne connait l’usage qu’ils ont pu en faire ! Le dossier « Le Chartier » contenait, entre autres, un manuscrit traitant de la magie sexuelle intitulé 3 : Le Gennaïth-Menngog de Rabbi Éliézer ha-Kabir. Guénon qui avait hérité ce dossier, donne quelques précisions : « Nous avons aussi quelques lettres du même Le Chartier, dont une contient la traduction (?) du véritable Gennaïth-Menngog, celui de Taxil-Vaughan, et dont une autre, avec signature en hébreu rabbinique, renferme une bien curieuse allusion à un mystérieux personnage qu’il appelle « son Maître. » 4 . Un de ces maîtres fut Samuel Paul Rosen (1840-1907), juif polonais né à Varsovie, rabbin et franc-maçon avant de se convertir au catholicisme. Après avoir quitté la Pologne, il vécut à Constantinople (sans doute chez ses cousins sabbataïstes) avant de venir en France. Il fît partie d’un courant qui attaquait la « Haute Maçonnerie » en raison de son caractère satanique et soutint que les juifs en étaient également victimes ; idée qu’on retrouvera chez Guénon.

Dans un compte-rendu à propos de Rosen, Guénon donne un indice :

« À la fin de cet article, il est assez longuement question de l’ex-rabbin Paul Rosen, alias Moïse Lid-Nazareth ; et, puisqu’on trouve qu’« il serait intéressant de mieux connaître cette personnalité originale en son genre », nous pouvons donner là-dessus au moins deux indications, d’importance fort inégale d’ailleurs. D’abord, il vendit un bon prix, aux antimaçons et à d’autres (car Papus, notamment, fut aussi un de ses « clients »), non pas une seule bibliothèque, mais plusieurs, qu’il avait formées successivement et qui, grâce à certaine houppelande truquée, ne lui avaient certes pas coûté bien cher… C’est là, en quelque sorte, le côté pittoresque du personnage, mais il y a aussi le côté sinistre : il y a, en effet, tout lieu de le considérer comme ayant été, dans l’affaire Taxil, un des agents les plus directs de la « contre-initiation » (ce qui explique d’ailleurs son double rôle apparent) ; mais il n’était pas le seul, et il y en eut d’autres… ». 5

Dernière remarque concernant l’ancien rabbin Rosen. Il fut également récompensé au même titre que Taxil, en raison de la publication de L’Ennemie sociale, ouvrage qui reçut l’approbation apostolique de Léon XIII !

Ces manipulateurs sont rusés, intelligents et capables de se présenter sous un masque de charlatan, comme l’a si bien fait un Léo Taxil. De ce fait il passait (encore) pour un simple imposteur. Dire tout et son contraire engendre des doutes chez les lecteurs, ce que Guénon a habilement exploité…

Guénon hérita du dossier « Le Chartier » par l’entremise de Clarin de Rive, qui, en 1913, nomma René Guénon directeur de la revue La France antimaçonnique, dans laquelle celui-ci va exposer son « orthodoxie » maçonnique, signée « Le Sphinx ». Guénon va utiliser la brèche créée par l’affaire Taxil pour passer à une phase suivante, présentant l’initiation comme une voie de réalisation spirituelle dont le but est d’acquérir des états « supra-individuels » (sic !). Conjointement, il présente la Franc-Maçonnerie comme une tradition « orthodoxe » avec la même finalité, mais cette maçonnerie serait dupe de la « contre-initiation » qui discrédite la « bonne » initiation maçonnique. Autrement dit, l’opinion publique est leurrée par la « contre-initiation » ! Voilà en substance comment Guénon a « détourné » cette revue indûment nommée « antimaçonnique » en une revue pro-maçonnique !

À la lumière des influences et de l’entourage de Guénon, nous pouvons aborder à présent son œuvre. À suivre.

Heritage13
Paru dans L’Héritage en juillet 2019 

Karl VAN DER EYKEN

1 – Un antimaçon catholique ? À propos d’Abel Clarin De la Rive (1855-1914), Marie-France James écrit : « Intéressé à l’occultisme depuis quelques années déjà comme tend à le montrer son premier roman ‘‘Une Date fatale’’ (1881) qui se veut une dénonciation du spiritisme, quelque dix ans plus tard, sous le pseudonyme de Cheikh Sihabil Klarin M’Ta El Chott, il publie un nouvel ouvrage de fiction pour le moins étrange « Ourida » (1890) qui relate l’histoire d’une « Petite Rose » placée sous le patronage de l’archange Gabriel où voisinent à la fois des traits chrétiens, musulmans et maçonniques ; parallèlement et sous le même pseudonyme, il rassemble un ‘‘Vocabulaire de la langue parlée dans les pays barbaresques — coordonné avec le « Koran »’’ (1890) une rétrospective qui couvre l’Égypte, le Maroc, la Tunisie, la Turquie et dont une bonne part est consacrée aux rites, sectes et confréries religieuses de l’islam. Quelques années plus tard il avouera d’ailleurs à l’abbé de Bessonies que les questions islamiques lui sont très familières et qu’il est l’auteur d’ouvrages soi-disant écrits par des musulmans ; il ira même jusqu’à avancer que certains l’ont pris pour un « vrai musulman ». Ésotérisme, Occultisme, Franc-Maçonnerie et Christianisme aux XIXe et XXe siècles, Nouvelles Éditions Latines, 1981, p. 73.

2 – Henri Guillebert des Essars était un collaborateur de Mgr Jouin à la Revue Internationale des Sociétés Secrètes !

3 – La magie sexuelle de l’Ordo Templis Orientis (OTO) constitue une branche du même tronc (voir supra).

4Compte-rendu, juillet 1931.

5 – Octobre 1936.

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